Shin Dong-Hyuk

12 Sep

Actualités > Bibliobs > Documents > «Depuis que je suis libre, je mesure que dénoncer les autres est absurde»
«Depuis que je suis libre, je mesure que dénoncer les autres est absurde»
«Depuis que je suis libre, je mesure que dénoncer les autres est absurde»Ancien directeur du bureau du «Washington Post» à Tokyo, BLAINE HARDEN a recueilli le témoignage de Shin Dong-hyuk dans «Rescapé du camp 14. De l’enfer nord-coréen à la liberté» (Belfond). «Depuis qu’il est libre, explique-t-il, Shin se bat avec la découverte de l’affect. L’amitié, l’amour. Il a tout à apprendre. Et il a du mal. Mais il progresse. Il va beaucoup mieux que lorsque nous avons fini nos entretiens.» (Belfond)
Shin Dong-hyuk a passé les deux tiers de sa vie dans un camp du goulag nord-coréen, dont il s’est évadé. Il témoigne de cet enfer largement méconnu. Entretien.

L’ObsL’ObsPublié le 14 mai 2012 à 16h47
Partager ce contenu
Shin Dong-hyuk n’est jamais entré au camp 14, le pire des six camps de travail du régime nord-coréen. Il y est né. Fruit sec et amer d’un de ces «mariages récompense» arrangés par les gardiens au bénéfice des mouchards les plus fables et des esclaves les plus zélés. A l’occasion de leurs «noces», les mariés sont autorisés à coucher ensemble cinq jours consécutifs. Ensuite, ils se voient quelques jours par an. Issus du sang impur des ennemis de classe, leurs enfants sont condamnés, comme les adultes, à expier par le travail. Jusqu’à la mort.

Le premier souvenir inscrit dans la mémoire de Shin est une exécution. Il avait 4 ans. Comme des milliers de prisonniers du camp, il avait été poussé, avec sa mère, vers les bords de la rivière Daedong, pour assister à la mise à mort par un peloton d’exécution d’un détenu qui avait «rejeté la générosité du gouvernement nord-coréen».

Une autre exécution est gravée dans sa mémoire. Au fer rouge. Celle de sa mère et de son frère aîné. Shin avait 13 ans. C’est lui qui avait provoqué cette exécution en dénonçant aux gardiens le projet d’évasion formé par sa mère. Pourquoi? Parce que la règle n°6 du camp fait obligation aux détenus de «dénoncer immédiatement tout comportement suspect». Et parce qu’il espérait obtenir en récompense un travail moins dur et une ration supérieure de nourriture.

Ainsi était la loi du camp, où l’unique obsession de chacun était de survivre. Donc de manger. Même en volant la part du voisin. Ou en dénonçant sa propre mère. Entre mine, ferme, chantier de construction et usine d’uniformes, délation, punitions et tortures, Shin a passé vingt-trois ans dans cet enfer où seraient enfermés aujourd’hui plus de 100.000 Coréens. Il a réussi à s’évader en janvier 2005 et à gagner la Corée du Sud, après deux ans d’errance solitaire à travers la Chine. L’ancien directeur du bureau du «Washington Post» à Tokyo, Blaine Harden, l’a rencontré pour la première fois en 2008 à Séoul.

Il a mis neuf mois à le convaincre de livrer le récit de ses années de camp et de son évasion. Shin Dong-hyuk est désormais libre. Mais détruit par l’enfance et la jeunesse d’esclave déshumanisé qu’il a vécues. Il s’exprime, aujourd’hui encore, avec hésitation et réticence.

14 05 12 ShinDongHyuk DR
SHIN DONG-HYUK est né en 1982 dans le camp 14 en Corée du Nord. Il a confié son témoignage au journaliste américain Blaine Harden. Traduit en français, «Rescapé du camp 14. De l’enfer nord-coréen à la liberté», vient de paraître aux Editions Belfond. (DR. Avec l’aimable autorisation de Blaine Harden)
Le Nouvel Observateur Savez-vous aujourd’hui pourquoi vos parents avaient été condamnés au camp de travail n°14?

Shin Dong-hyuk Pour ma mère, je l’ignore toujours. Pour mon père, j’ai su par les gardiens, lors d’un interrogatoire, qu’il avait été condamné au camp parce que deux de ses frères avaient fui la Corée du Nord. Mais il ne m’en a jamais parlé. En fait, comme je suis né prisonnier, je n’ai jamais eu à chercher la raison pour laquelle j’étais au camp. J’y étais simplement parce que l’homme et la femme qui m’ont fait naître s’y trouvaient. Je l’ai accepté comme mon destin.

Qu’éprouvez-vous aujourd’hui au souvenir de l’exécution de votre mère et de votre frère, dont vous aviez dénoncé les projets d’évasion?

Je n’ai rien à me faire pardonner. Je commence seulement à me familiariser avec ce que signifient les mots coupable et victime. J’ai du mal à me situer. Il faut comprendre que la nourriture au camp était une question vitale. Il ne s’agissait pas de vivre mais de survivre. Pour survivre, il fallait que je mange.

C’est vrai, j’ai volé la nourriture de ma mère, de mes codétenus. Mais dans le camp il n’y avait pas de mère ni de fils. Nous étions tous prisonniers et c’était chacun pour soi. La survie était à ce prix. Dénoncer les erreurs des autres, c’était le quotidien. Tout le monde devait le faire. Et le faisait. Nous étions les espions les uns des autres. Pour survivre ou améliorer nos relations avec les gardiens. Ceux du dehors ne peuvent pas comprendre le camp. Ce n’était pas seulement les soldats qui nous frappaient. C’était les prisonniers qui étaient cruels les uns avec les autres.

Depuis que je suis libre, je mesure que contraindre des gens à dénoncer les erreurs d’autres gens est absurde, insupportable. C’est pour cela que je consacre désormais mon temps à raconter ce que fut ma vie dans le camp.

Qu’apprenait-on à l’école du camp?

On apprenait à se tenir droit, à s’incliner devant les maîtres, à ne jamais les regarder dans les yeux, à écrire, à compter et surtout à travailler. Quand je dis apprendre à travailler, je ne parle pas d’un apprentissage. Apprendre à travailler, pour nous, c’était travailler au fond des mines, à la ferme, dans les champs. Un travail très dur dix à douze heures par jour. Sans autre nourriture qu’une bouillie de maïs et ce que nous arrivions à voler: des légumes crus, des rats et des insectes que nous devions parfois manger crus car allumer un feu pour les faire griller nous aurait fait prendre. Il n’y avait que l’école où il était possible, le soir, de faire cuire les rats sur le poêle à charbon. J’avais 10 ans lorsque j’ai travaillé pour la première fois au fond de la mine…

Vous ne mentionnez pas de cours de formation idéologique…

Il n’y en avait pas vraiment. On nous rappelait seulement, en permanence, que dans nos veines coulait un sang impropre, puisque nos parents étaient détenus. Et les instituteurs nous répétaient qu’il était impératif de respecter scrupuleusement les dix règles du camp. Sous peine de mort. Il était impossible d’avoir confiance en qui que ce soit. Avoir confiance et parler par exemple de la nourriture qu’on aurait volée pouvait signifier risquer une punition, voire la mort.

Au moment de la tentative d’évasion de votre mère, vous avez été longuement torturé. Suspendu par les mains et les pieds à une poulie, le dos au-dessus d’un brasero. Vous avez survécu par miracle aux brûlures. Que voulaient savoir vos bourreaux?

Je ne l’ai jamais su. Ils ne me l’ont pas dit.

[Sur ce point, la réponse de Shin Dong-hyukn’est pas en accord avec le récit recueilli par Blaine Harden. Arrêté, menotté et transféré au centre de détention et d’interrogatoire souterrain du camp 14, quelques heures seulement après avoir révélé au gardien de son école que sa mère et son frère étaient sur le point de s’évader, Shin n’a pas compris, sur le moment, ce qui lui arrivait. Alors qu’il espérait une récompense, il se retrouvait, à 13 ans, interrogé et sauvagement torturé pour n’avoir pas informé les autorités de ce projet d’évasion. Il ignorait alors que le gardien de l’école avait rapporté l’information à ses supérieurs, sans mentionner le nom de sa source, pour revendiquer seul le mérite et le bénéfice de cette dénonciation. Il faudra le témoignage d’un camarade de classe de Shinpour que les responsables du camp comprennent qu’il était bien à l’origine de la dénonciation et que le gardien les avait abusés. Entre-temps, Shin a passé six mois dans sa cellule souterraine. Son dos est couvert de brûlures et de cicatrices des coups reçus. Dans l’espoir d’une récompense – qu’il n’a pas obtenue – il a provoqué l’exécution de sa mère et de son frère. Et il semble avoir du mal, aujourd’hui, à vivre avec ce fardeau.]

Sans votre codétenu Park Yong-chul, qui vous a parlé du monde extérieur, où il avait voyagé, et qui a été tué sous vos yeux par la clôture électrique du camp, auriez-vous décidé de vous évader?

Sans Park, il est clair que je n’aurais jamais pensé à m’évader. Et que je serais peut-être mort aujourd’hui. Quand nous étions ensemble au camp, je n’avais pas de mot pour désigner notre relation. Car je ne savais pas ce qu’était l’amitié. Ou l’amour. Ou simplement l’affection. Je suis seulement maintenant en train de le découvrir. Aujourd’hui, je dirais qu’il fut un ami. Et même beaucoup plus qu’un ami: un sauveur.

Vous pouvez désormais aller et venir comme vous le voulez, parler à qui vous voulez, lire et écrire ce que vous voulez. Vous vous sentez libre?

Physiquement, je suis libre. C’est vrai. Mais intellectuellement, émotionnellement, je suis encore prisonnier du camp 14. Je ne suis donc pas complètement libre. Je ne sais pas comment je vais me libérer. Il me faudra du temps. Et je ne suis pas sûr que le temps de ma vie sera suffisant.

Propos recueillis par René Backmann

Source: “le Nouvel Observateur” du 10 mai 2012.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: